Vol. 9 No. 1 (Spring 1988)

LES PIÈCES DE MICHEL TREMBLAY AU THÉÂTRE DU P'TIT BONHEUR1 DEVANT LA CRITIQUE TORONTOISE

PAULETTE COLLET

Un examen de l'accueil fait, dans la presse torontoise et par le public, aux pièces de Michel Tremblay présentées au Théâtre du P'tit Bonheur. La critique est généralement élogieuse, bien qu'elle reproche parfois aux pièces de manquer d'action. Si Tremblay est populaire auprès du public torontois, il l'est moins, toutefois, que Molière ou que La Sagouine d' Antonine Maillet.

An analysis of the reception, in the press and by audiences in Toronto, of Michel Tremblay's plays as performed at the Théâtre du P'tit Bonheur. Critics generally praise Tremblays works, though they sometimes accuse them of being too static. If Tremblay is popular with Toronto audiences, he is less so than Molière or Antonine Maillet's La Sagouine.

En 1967 la paroisse du Sacré-Coeur, à Toronto, célébrait son centenaire. Pour marquer cet anniversaire un groupe d'amateurs décida de monter Le P'tit Bonheur de Félix Leclerc. Quand il s'agit de demander des subventions, la troupe adopta le nom de la pièce: le Théâtre du P'tit Bonheur était né. Disons tout de suite qu'il a maintenant vécu, puisqu'il a été officiellement rebaptisé 'Le Théâtre français de Toronto' à partir du début de la saison 1987-1988.

Dès ses débuts en 1967, le P'tit Bonheur montre une prédilection marquée pour le théâtre québécois et franco-ontarien. En 75-76 la saison consiste presque exclusivement en pièces canadiennes. Ce n'est qu'en 1975 pourtant que Michel Tremblay figure au programme avec A toi pour toujours, ta Marie-Lou, mise en scène par André Montmorency. Avant cela, Jean Barbeau semblait avoir été plus favorisé, une de ses pièces ayant été jouée en 71, 72 et 73.

A l'époque où on monte Marie-Lou, le P'tit Bonheur est logé dans des locaux de la rue Danforth et joue dans une salle qui peut contenir un maximum de 75 spectateurs, salle sans coulisses, ce qui n'est pas précisément un désavantage pour jouer Marie-Lou. Malgré l'exiguïté du local, la critique anglophone a commencé à s'intéresser aux représentations du P'tit Bonheur, qui depuis 1974 est considéré comme un théâtre professionnel. Urjo Kareda, critique du Toronto Star, salue le premier Tremblay joué à Toronto dans la langue d'origine. Il trouve la production 'finely gauged and exciting' malgré une certaine tendance au kitsch dans la scène finale, et engage tous ceux qui s'intéressent à Tremblay à aller voir la pièce, qu'il qualifie de 'devastating work.' Il dit retrouver chez le dramaturge québécois la même hantise du passé et le même complexe de culpabilité que chez Ibsen et O'Neill (Toronto Star, 5 July 1975).

La critique du Toronto Star est la seule critique professionnelle de cette production que nous ayons trouvée. Mentionnons, toutefois, un compte rendu enthousiaste et touchant par sa naïveté paru dans le Journal de l'École Étienne Brûlé:

C'était révoltant de voir tout le mal que les gens peuvent se faire mutuellement, un vrai massacre psychologique, par leurs paroles et reproches amers. On se voyait en face d'une réalité exagérée, mais qui toutefois existe.

Chapeau Tremblay.

Tu m'as emballé et à toute l'équipe du 'P'tit Bonheur.'

[Signé:] Yolande Baril.

Marie-Lou est la seule pièce de Tremblay qui ait été jouée deux fois au P'tit Bonheur. Le Malade imaginaire de Molière, La Sagouine d'Antonine Maillet et Solange de Jean Barbeau ont aussi connu cet honneur. La seconde production de Marie-Lou, en 1983, est mise en scène par John Van Burek. Depuis 1978, le théâtre est installé à la Cour Adélaïde dans des locaux qui, s'ils ne sont pas idéaux - les salles sont trop petites, par exemple - sont tout de même plus prestigieux que ceux de la rue Danforth. Les critiques s'intéressent maintenant davantage au théâtre francophone et les comptes rendus de la deuxième Marie-Lou sont plus nombreux que ceux de la première production. Ils n'en sont pas, pour autant, toujours enthousiastes. Carol Corbeil dans le Globe and Mail intitule son article, 'Furnace of Tremblay's Language gets too Feeble Emotional Stoking.' Elle attribue cette 'tiédeur' au jeu de France Gauthier dans le rôle de Carmen, et de Francine Vézina dans celui de Manon. Carmen manquait de panache, Manon de nuances. Elle blâme surtout une mise en scène trop stylisée qui n'a pas su faire ressortir l'horreur que ressentent les jeunes, témoins des féroces querelles de leurs parents. Mais ce n'est pas à la production seule qu'elle s'attaque: elle qualifie le dialogue entre Manon et Carmen de 'creaky' (grinçant) et de 'tedious' (ennuyeux) (Globe and Mail, 31 October 1983). Dans le Toronto Star Margaret Penman n'est guère plus tendre. Elle intitule son article, 'Québécois Playwright's Mary-Lou a too-static French-Canadian Classic.' Tremblay, dit-elle, excelle à décrire les milieux pauvres et les espoirs déçus compensés par des désirs mesquins. Comme Corbeil, elle juge le personnage de Manon peu nuancé, et monotones ce qu'elle appelle 'the constant iterations and reiterations.' En fait, sa critique ressemble tellement à celle de Corbeil qu'on croirait qu'elles se sont concertées. Toutes deux louent également Dennis O'Connor et Lally Cadeau dans le rôle des parents. Et Penman de conclure:

Tremblay may have intended this play to be choric and static in the best sense. In this instance, it has become too much so. (Toronto Star, 6 November 1983)

Voilà, on l'avouera, une remarque bien vague, comme le sont souvent les commentaires de Margaret Penman. Dans le Ryersonian, 2 Paul Hunter loue la pièce et les acteurs en général, bien qu'il juge, lui aussi, les filles 'un peu pâles' comparativement aux parents. Il recommande de lire la pièce avant d'aller voir parce que la langue de Tremblay est difficile, mais la production vaut la peine qu'on fasse cet effort. Il intitule d'ailleurs son article, 'Trip into Hell Worthwhile' (3 November 1983).

La critique francophone, elle, s'attaque surtout à ce qu'elle considère une distribution peu judicieuse. La participation de Lally Cadeau avait été annoncée en fanfare. Mais, comme le fait remarquer Martine Claude dans l'Express, hebdomadaire torontois, le texte de Tremblay est trop profondément ancré dans l'est montréalais pour se prêter à de telles fantaisies:

Pour son début de saison 1983-1984, le Théâtre du P'tit Bonheur n'aura pas fait un coup de maître de son coup d'essai. Ce n'est certes pas parce qu'on place des noms connus en tête d'affiche qu'on peut intéresser la clientèle québécoise à apprécier un 'hit' de Tremblay. (l'Express, ler-7 novembre 1983)

Dans Télidon,3 on lit également que Lally Cadeau est le seul point faible de cette production: 'L'accent sonne faux, les émotions passent mal, et toute une dimension de la pièce est perdue.'

Marie-Lou partit en tournée pour un engagement de trois semaines aux universités de Waterloo, de Brock et de Windsor. C'était la première fois qu'une pièce montée au T.P.B. était jouée ailleurs, ce qui est révélateur en ce qui concerne la popularité de Tremblay. Si Noël Doucet, critique du Rempart de Windsor, 4  loue la production et la pièce ('Ça dérange, ça fait mal, ça vous force à penser,' écrit-il), il se plaint que la voix de Lally Cadeau se perde dans les coulisses (23 novembre 1983). Le seul critique francophone aux yeux de qui Cadeau trouve grâce est Pierre Robitaille qui, dans l'éphémère hebdomadaire torontois Le Métropolitain, intitule tout de même son article 'Un classique malmené.' Il se plaint d'ailleurs, lui aussi, d'une production trop statique et d'un 'tempo' qui traîne (26 octobre-2 novembre 1983).

Les autres pièces de Tremblay choisies par le T.P.B. n'ont été jouées qu'une fois. Ne nous étonnons pas que ce choix ne se soit jamais arrêté sur Les Belles-Soeurs. Rares sont les théâtres qui, de nos jours, peuvent s'offrir le luxe de monter des oeuvres qui exigent plus de quatre ou cinq acteurs. Certaines pièces de Tremblay, telles Les Belles-Soeur, Demain matin, Montréal m'attend, Sainte Carmen de la Main, sont donc automatiquement exclues. On est surpris de voir que Le Pendu de Robert Gurik, qui requiert une quinzaine d'acteurs, ait été joué, mais c'est à l'époque où le T.P.B. était encore un théâtre d'amateurs et où on ne payait pas les comédiens. La Duchesse de Langeais, avec son unique acteur, est tout indiquée pour un théâtre peu cossu, comme l'est aussi Solange de Jean Barbeau, jouée pour la première fois avec Goglu, du même auteur, en 1972, et reprise avec La Duchesse en 1978. (Entre 1974 et 1978 on n'a pas joué Tremblay au T. P. B.) Ray Conlogue du Globe and Mail loue le jeu retenu de Louise Nolan dans Solange et le jeu outré de Jean-Marc Amyot qui convient à la Duchesse. Il regrette que le public ait été si clairsemé le soir de la première, mais il ne fait guère de commentaires sur le texte (1 November 1978). Le fait qu'on ajoute une semaine de représentations prouve que le spectacle plaît au public. Si les critiques dans les années 70 sont peu nombreuses, c'est sans doute parce que les pièces ne sont généralement jouées qu'une semaine et que, à peine le compte rendu a-t-il paru, elles ne sont déjà plus à l'affiche. Pourtant, La Sagouine, jouée au cours de la même saison que La Duchesse, intéresse davantage les critiques. On en parle même dans Le Droit d'Ottawa.

Entre 1978 et 1982, autre hiatus en ce qui concerne Tremblay au T.P.B. En 1983 John Van Burek revient comme directeur artistique du théâtre après une absence de sept ans et il ramène Tremblay. Depuis 1982 une pièce de Tremblay est jouée chaque année. En 1982, c'est LImpromptu d'Outremont. Peut-être est-ce une des oeuvres du dramaturge qui ont été le plus mal reçues par la critique en général, et les comptes rendus qui paraissent dans les journaux torontois ne sont pas, non plus, toujours élogieux. Margaret Penman, du Toronto Star, reproche à Tremblay ce qu'elle appelle son statisme et ses personnages peu nuancés, comme elle l'avait déjà fait pour Marie-Lou:

Each character is one-dimensional and given to long monologues, remembering, dissecting, destroying herself and her sisters. There is a lot of talk, but little action.

Les actrices ne sont pas jugées convaincantes non plus. Patricia Dumas, qui interprète Yvette, n'est pas assez agressive, Lylia Prim-Chorney dans le rôle de Fernande, pas assez raffinée. Seule Chrystiane Drolet, qui joue Lorraine, se mérite des éloges. Quant aux décors, Penman les trouve trop clairs, trop aérés pour évoquer une vieille maison d'Outremont. Elle ajoute que cette production 'statique' 'does not quite overcome the rather banal language the playwright has imposed upon himself et, revenant sur ce qu'elle avait dit plus tôt, elle concède que 'the four actresses are pleasing enough.'Elle trouve tout de même une dimension universelle à la pièce car elle conclut:

Tremblay seems to suggest that the problem goes further than the scene he has presented, and even seems to say that it is capable of solution. Canadians of diverse backgrounds [...] may recognize themselves in Tremblay's four sisters and want to sing 'Remember me' with Dumas as they try to work out the complex problems of class and culture in Canada today. (Toronto Star, 1 January 1982).

Le critique d'Excalibur loue sans réserve actrices et metteur en scène.5 Le théâtre était plein lorsqu'il a vu la pièce et le public riait de bon coeur lorsque Fernande dénonçait toutes les caractéristiques des oeuvres de Tremblay (Excalibur, 4 February 1982). Le critique de lExpress se déclare, lui aussi, satisfait du jeu des actrices, mais fait au metteur en scène un reproche délicat qui n'a guère de sens:

La mise en scène de John Van Burek oblige les actrices à offrir une intensité surhumaine qu'il était parfois difficile de capter le soir de la première.

Qu'est-ce donc que cette 'intensité surhumaine' qu'il est difficile de capter? (l'Express, 26 janvier-ler février 1982)

La critique la plus pénétrante est sans doute celle de Carol Corbeil dans le Globe and Mail. Corbeil est exigeante. Il est évident qu'elle connaît les oeuvres et qu'elle possède à fond la langue française - ce qui ne paraît pas toujours être le cas chez d'autres critiques. Corbeil s'attaque d'abord à ceux qui affirment que si L'Impromptu n'est qu'une demi-réussite, c'est que Tremblay ne connaît pas la bourgeoisie. 'That kind of criticism is cheap and unintelligent,' déclare Corbeil, et elle ajoute:

If this play fails, it is because Tremblay uses it as an opportunity to explain himself [ ...]. In the process, he neglects to create characters with any kind of psychological depth.

Comme Penman, elle reproche à la production d'être trop statique; au décor, de ne pas évoquer l'atmosphère sombre et claustrophobique d'une vieille maison d'Outremont. Le premier acte passe la rampe, grâce à ce qu'elle appelle 'Tremblay's deliciously vicious wit,' bien que la distribution, peu judicieuse, nuise même à cet acte. Quant au second acte, il est gâté par les longues tirades et une mise en scène sans finesse. Elle conclut tout de même:

L'Impromptu d'Outremont is nevertheless worth seeing, if only to understand how Tremblay views himself. And, ultimately, the play offers a generous solution, even though it flirts with being patronizing with the upper classes. (Globe and Mail, 22 January 1982)

En avril 1985, le T.P.B. termine la saison 84-85 en beauté avec la présentation de Albertine en cinq temps. La pièce se joue immédiatement après une production en anglais au Tarragon, fort bien accueillie par le public. Pourtant, les comptes rendus ne sont pas aussi élogieux qu'on pourrait s'y attendre - et c'est encore une fois l'absence d'action qui semble dérouter les critiques anglophones. Ray Conlogue espérait que le fait d'avoir vu la pièce en anglais l'aiderait à mieux comprendre la version française; mais il a été déçu parce que, dit-il, l'oeuvre est comme un oratorio sans musique. Le soi-disant dialogue n'est pas un dialogue, mais un choeur. Ce qu'il reproche par-dessus tout à la pièce - et c'est un reproche de taille - c'est le caractère de son unique personnage, la soeur Madeleine n'étant là que pour servir de repoussoir. Conlogue, à qui la pièce n'avait guère plu en anglais, espérait qu'il la trouverait plus convaincante dans la langue d'origine, mais il n'a pas été davantage séduit:

My French is sufficient to feel the texture of the character's speech, and I am still left unmoved by the woman. She is a failure in life and whose efforts to escape failure are weak and short-lived. She is a casualty of an ingrown Catholic culture and the kindest thing to say of her is that she never stood a chance.

Et comme si ce n'était pas là suffisamment condamner l'oeuvre, il termine son article sur ces mots:

But there is a deeper criticism of the play than the unlikeability of its only character. And that is that it is little more than a recital of Albertine's attitudes. The writer is content to let her speak, to recite her hypocrisies, fears and prejudices without comment [...]. The mood of the play is passive, not active; and the viewer remains detached. (Globe and Mail, 20 May 1985)

Michael Devine, qui compare les productions du Tarragon et du T.P.B. dans son article, 'Albertine 2 X 5: Bridging the Solitudes,' admire la poésie de Tremblay, ses techniques audacieuses, mais après avoir vu la production du Tarragon, il trouvait que Albertine n'était pas du théâtre. La production du T.P.B. ne l'a fait que partiellement changer d'avis. Le joual, certes, est plus poétique que l'anglais des classes ouvrières et il préfère l'interprétation des actrices francophones, qui suggèrent à la fois l'amertume et la révolte, alors que, dans la production en anglais, les actrices suggéraient uniquement la résignation. Mais il déclare tout de même:

The play has very little to say to men, and what it does say that is relevant is obscured by harping rhetoric and totally subjective generalizations. (Theatrum 2, summer 1985)6

François Bergeron de l'Express se montre moins sévère que ses collègues anglophones; il trouve Albertine une des meilleures oeuvres de Tremblay, mais il ne commente guère la pièce ni la représentation (l'Express, 27 avril-3 mai 1985). Peut-être est-ce parce qu'elle est une femme que Margaret Penman semble avoir mieux apprécié l'oeuvre que les autres critiques. Après avoir loué la technique de Tremblay qui, d'une manière 'breathtakingly simple and brilliantly effective,' réussit à représenter sur scène la vie intérieure d'un personnage, après avoir loué les artistes et le metteur en scène, Penman insiste sur l'aspect universel et quasi féministe de l'oeuvre:

[The play] is also evocative and lyrical, opening out to speak to all women in all times of their lives. It's a hard lot, womanhood - life itself - but there are moments which lift it out of misery into something like glory. Both the joy and the sorrow are palpable in this very fine production. (Toronto Star, 18 May 1985)

Quelques mois après Albertine, en septembre 85, pour le début de la nouvelle saison, le T.P.B. joue Hosanna. La pièce n'était pas inconnue du public torontois puisqu'elle avait été présentée au Tarragon en 1974 et avait été reçue avec enthousiasme par la critique. 'Shimmering production at Tarragon Theatre,'écrivait Urjo Kareda (Toronto Star, 16 May 1974), et Herbert Whittaker intitulait son article dans le Globe and Mail, 'Excellent Hosanna, a Heart-Pounding Tour de Force' (15 May 1974). La tâche de John Van Burek, qui assure la nouvelle mise en scène de Hosanna, n'est donc pas aisée, puisque la production où Richard Monette jouait le rôle du travesti avait laissé de si bons souvenirs. Pourtant, cette production du T.P.B. fut une de ses plus belles réussites. Cette fois encore, Margaret Penman n'a que du bien à dire du spectacle. Elle loue, en particulier, la structure de la pièce, qui ressemble à une partition d'opéra, la mise en scène de John Van Burek qui sait, quand il le faut, freiner ses acteurs, et leur laisser le champ libre quand besoin est (Toronto Star, 22 September 1985). Ray Conlogue est tout aussi enthousiaste. Comme Penman, il insiste sur le fait que la pièce est structurée comme un duo d'amour - ce que la traduction anglaise ne permet pas d'apprécier pleinement. Il loue sans réserve les acteurs et le metteur en scène, et conclut:

Hosanna is one of Tremblay's most enduring [plays] because [...] it is really about 'the pain of evading what one is.' The difference between Hosanna and everybody else is that he paints the evasion on his face. That, far from being alienating, makes him unendurably familiar. (Globe and Mail, 20 September 1985)

La dernière pièce de Tremblay présentée au T.P.B. à date est Bonjour là! bonjour, et c'est aussi un de ses triomphes. Cette fois, la première en anglais et la première en français ont lieu la même semaine, et c'est la version du T.P.B. qui l'emporte haut la main. Seul le Toronto Sun loue sans réserve la production du Centre Stage (7 December 1986). Les autres journaux reprochent à François Barbeau sa mise en scène terne et le fait que les acteurs s'adressent l'un après l'autre au public. La production du T.P.B., au contraire, ne se mérite que des éloges. Alberto Manguel analyse avec finesse la structure musicale de la pièce. Serge est un violon, ses leitmotive sont parfois étouffés par l'orchestre, représenté ici par le reste de la famille. Manguel est tellement impressionné par l'interprétation de Diana Leblanc, qui joue Lucienne, qu'il la compare à un orchestre philharmonique (Globe and Mail, 21 December 1986). Margaret Penman fait un compte rendu quelque peu vague, et se contente, en grande partie, de décrire le contenu de la pièce. Elle dit tout de même en guise de conclusion: 'Director Van Burek emphasizes the family and human dimensions of this drama'(Toronto Star, 2 December 1986). Marie-Josée Métivier, dans l'Express, déclare que, contrairement à beaucoup de spectateurs le soir de la première, elle n'a pas été séduite, mais elle n'explique guère pourquoi. Nous avons tous nos mauvais jours! (l'Express, 9-15 décembre 1986).

Lorsqu'un critique de théâtre fait un compte rendu, il lui arrive de parler du texte, bien sûr, mais c'est surtout l'interprétation, le spectacle tout entier qu'il commente. Après tout, c'est un cliché que de dire: 'Le théâtre est fait pour être joué.' On aura remarqué, toutefois, d'après le résumé qui précède, que certains aspects du théâtre de Tremblay, plutôt que d'autres, suscitent les commentaires des critiques torontois. Rares sont ceux qui font allusion à l'aspect politique de son oeuvre, même lorsqu'il s'agit de La Duchesse de Langeais ou de Hosanna. Pourtant, dans ces deux pièces, il n'est pas question seulement de la quête d'identité d'un individu, mais de celle de tout un peuple. Si les comptes rendus ne mentionnent guère cet aspect de l'oeuvre, c'est que les metteurs en scène ne s'en préoccupent guère non plus, comme le fait remarquer Lisbie Rae dans sa thèse, 'John Van Burek's Productions of Tremblay at the Théâtre du P'tit Bonheur: Complexity above Politics.'7 A Toronto, lorsqu'on monte un Tremblay, on insiste sur d'autres caractéristiques de son oeuvre. Si les critiques reviennent si souvent sur la musicalité de la langue de Tremblay, c'est que les acteurs mettent en relief cette musicalité. Si la structure musicale des pièces les frappe, c'est que le metteur en scène a su mettre en évidence cette structure musicale, fût-elle un duo d'amour-haine comme dans Hosanna ou une symphonie, comme dans Bonjour là! bonjour. Les critiques répètent que Tremblay a su, mieux que personne, peindre la solitude et la haine qui peuvent exister au sein d'une famille. Mais il y a aussi un mot qui revient constamment sous leur plume, et c'est 'static.' Les pièces de Tremblay manquent d'action. Ici encore, le reproche s'adresse tout autant au metteur en scène qu'à l'auteur. Ainsi, les productions de Albertine et de Bonjour là! bonjour en français ont mieux plu, parce qu'elles étaient plus 'physiques.' Le metteur en scène doit donc être tenu partiellement, sinon totalement, responsable du soi-disant statisme de certaines pièces.

Mais le critique par excellence, le critique le plus redoutable, c'est le public. Le guichet devrait nous fournir ici une preuve infaillible du succès d'une pièce. Malheureusement, ce n'est pas non plus tout à fait vrai, car les dimensions de la salle jouent aussi un rôle. En général, les pièces de Tremblay ont été présentées dans la grande salle de la Cour Adélaïde, qui avait 200 places jusqu'en 1986. Elle n'en a plus que 165 depuis que le balcon a dû être condamné. Les pièces de Tremblay ne sont pas les pièces les moins populaires présentées par le P'tit Bonheur, loin de là; mais elles ne sont pas non plus les plus prisées du public. Pour Hosanna, 54% des places seulement ont été vendues. Sans doute le sujet que certains pourraient juger scabreux y était-il pour quelque chose, car pour Marie-Lou le chiffre était de 66%, soit 12% de plus que pour Hosanna. N'oublions pas, toutefois, que Marie-Lou est étudiée dans les universités et que cela aussi joue. Pour L'Impromptu d'Outremont, pièce pourtant moins populaire, 76% des places sont vendues, mais la pièce est montée dans la petite salle qui n'a que 110 places. Albertine détient le record pour Tremblay, avec 82% des places vendues. Pour Bonjour là! bonjour, dans la salle maintenant réduite à 165 places, 69% des places sont vendues. En revanche, pour La Passion de Narcisse Mondoux, pièce plutôt pâle de Gratien Gélinas, 73% des places sont vendues, pour Le Malade imaginaire, 71%, et pour L Avare, 87%. Sans doute préfère-t-on les avares aux malades! Pour Strip, oeuvre de Brigitte Haentjens, Catherine Caron et Sylvie Trudel, le chiffre est de 87%, et c'est La Joyeuse Criée d'Antonine Maillet, secondée par Viola Léger, qui bat tous les records avec 95%. Certaines pièces, bien mises en scène, bien jouées, sont boudées du public. C'est le cas de l'admirable C'était avant la guerre à l'Anse à Gilles de Marie Laberge, un des meilleurs spectacles qu'il nous ait été donné de voir au P'tit Bonheur: 45% seulement des places sont occupées; et pour la pièce de Jean-Claude Germain, Un pays dont la devise est 'je m'oublie,' c'est pire encore: 40%. Les réactions du public sont imprévisibles. Il aime, semble-t-il, rester en pays de connaissance et ne paraît guère influencé par la critique; du moins, c'est vrai en ce qui concerne le public du P'tit Bonheur. Tremblay est un des dramaturges préférés de ce public, mais il vient tout de même loin derrière Molière, un spectacle Maillet-Léger, ou hélas! un strip!

Notes

1 Les archives du Théâtre du P'tit Bonheur peuvent être consultées aux Theatre Archives de l'Université de Guelph.
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2 Journal des étudiants de Ryerson College, Toronto; paraît quatre fois par semaine.
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3 Publié par les services des télécommunications à Ottawa.
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4 Journal francophone, publié deux fois par mois.
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5 Hebdomadaire des étudiants de l'Université d'York, Toronto.
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6 Revue théâtrale paraissant trois fois par an; publiée à Toronto.
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7 Master's thesis presented at the Department of English Language and Literaturc, University of Toronto, 26 September 1986. Voir aussi l'article de Lisbie Rae, 'Tremblay au P'tit Bonheur, 1982-1985,'L Art dramatique canadien, xiii, 1, 1987. Cet excellent article examine en particulier les mises en scène de John Van Burek et touche aussi à la réception de ces pièces par la critique.
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Paulette Collet
Université de Toronto